[avril 2006 - dossier en cours, résumé à reprendre à partir de la fig.6]

Manet figure dans l'histoire de l'art, dans l'histoire de la peinture du XIXesiècle, comme celui qui a modifié les techniques et les modes de représentation picturale, de manière qu'il a rendu possible ce mouvement de l'impressionnisme qui a occupé le devant de la scène de l'histoire de l'art pendant presque toute la seconde moitié du XIXe siècle. Mais il a aussi opéré des modifications qui au delà de l'impressionisme, ont rendu possible la peinture qui allait venir après.Cette rupture en profondeur de Manet est plus difficile à situer que l'ensemble des modifications qui ont rendu possible l'impressionnisme, à savoir, de nouvelles techniques de la couleur avec l'utilisation de couleurs pures ainsi que de nouvelles formes d'éclairage et de luminosité. Ces modifications là sont plus difficiles à reconnaitre et à situer, mais on peut tout de même les résumer d'un mot: Manet est celui qui pour la première fois dans l'art occidental, au moins depuis la Renaissance, au moins depuis le quattrocento, s'est permis d'utiliser et de faire jouer, à l'intérieur même de ses tableaux, à l'intérieur même de ce qu'ils représentaient, les propriétés matérielles de l'espace sur lequel il peignait.
Depuis le XVème siècle, depuis le quattrocento, c'était une tradition d'essayer de faire oublier, de masquer ou d'esquiver le fait que la peinture était déposée ou inscrite sur un certain fragment d'espace qui pouvait être un mur dans le cas de la fresque ou un panneau de bois ou encore une toile ou un morceau de papier. C'est ainsi que la peinture a essayé de représenter les trois dimensions alors qu'elle reposait sur un plan à deux dimensions. C'est une peinture qui privilégiait les grandes lignes obliques et les spirales pour masquer et nier le fait que la peinture était pourtant inscrite à l'intérieur d'un carré ou d'un rectangle de lignes droites se coupant à angle droits. La peinture essayait également de représenter un éclairage intérieur à la toile ou encore un éclairage extérieur, venant du fond ou de droite ou de gauche, de manière à nier ou à esquiver le fait que la peinture reposait sur une surface rectangulaire, variant d'ailleurs évidemment avec la place du tableau et l'éclairage du jour. Il fallait nier aussi le fait que le tableau était un morceau d'espace devant lequel le spectateur pouvait se déplacer, autour duquel le spectateur pouvait tourner, dont il pouvait par conséquent, saisir un angle ou saisir éventuellement les deux faces, et c'est pourquoi, cette peinture, depuis le quattrocento, fixait une certaine place idéale à partir de laquelle on pouvait et on devait voir le tableau.
Ce que Manet a fait, c'est de faire resurgir à l'intérieur même
de ce qui était représenté dans le tableau, ces propriétés,
ces qualités ou ces limitations matérielles de la toile que la
tradition picturale avait jusque là eu pour mission en quelque sorte
d'esquiver ou de masquer. Manet réinvente, ou peut-être invente-t-il,
le tableau-objet, le tableau comme matérialité, comme chose colorée
que vient éclairer une lumière extérieure et devant lequel
ou autour duquel vient tourner le spectateur.
Il s'agit de montrer cela sur les tableaux eux-mêmes. Une douzaine de
toiles groupées en 3 ensembles :

Dans cette toile qui date de 1862, Manet utilise encore toutes les traditions qu'il a pu apprendre dans les ateliers où il avait fait ses études (chez Couture). A noter cependant que la toile s'organise selon deux grands axes: un axe horizontal qui est signalé par la dernière ligne de têtes des personnages et les grands axes verticaux des arbres qui sont redoublés ou pointés par ce petit triangle de lumière central par lequel se déverse toute la lumière qui va éclairer le devant de la scène. Les personnages forment une sorte de frise plate, et la verticalité prolonge cet effet de frise avec une profondeur relativement raccourcie.
Dix ans plus tard, Manet peint un tableau avec les mêmes types de personnages, mais tout l'équilibre spatial s'est modifié. La profondeur est maintenant fermée par un mur épais, bien signalé par les deux piliers verticaux et l'énorme barre horizontale, qui redoublent à l'intérieur du tableau, l'horizontale et la verticale du cadre de la toile.
L'espace est aussi fermé par devant, les personnages se trouvent projetés en avant dans une sorte de phénomène de relief, et le noir des costumes, de la robe également, bloque absolument tout ce que les couleurs claires auraient pu ouvrir en fait d'espace.
La seule ouverture, tout à fait en haut du tableau, n'ouvre pas sur quelque chose comme le ciel ou la lumière, mais sur des pieds, des pantalons etc. C'est-à-dire, le recommencement de la même scène, indéfiniment, dans un effet de tapisserie, de papier peint, avec l'ironie des deux petits pieds qui pendent en haut et qui indiquent le caractère fantasmatique de cet espace, qui n'est pas l'espace réel de la perception mais un jeu de surfaces et de couleurs répandues sur la toile. Manet a entièrement refermé l'espace et ce sont les propriétés matérielles de la toile qui sont représentées dans le tableau lui-même.


Tableau de 1867, antérieur au précédent, mais qui présente
déjà les mêmes procédés. Fermeture violente
et appuyée de l'espace par un grand mur qui n'est que le dédoublement
de la toile elle-même. Tous les personnages sont placés sur une
étroite bande de terre, avec un effet de marche d'escalier. Ils sont
si près les uns des autres que les canons des fusils viennent toucher
leur poitrine. Il n'y a pas de distance, cependant les victimes sont représentées
plus petites que le peloton d'exécution, alors qu'elles devraient être
de la même taille, étant sur le même plan. Manet s'est servi
d'une technique très archaïque, d'avant le quattrocento,
qui consiste à diminuer les personnages sans les répartir dans
le plan.
La perception picturale devait être comme la répétition,
la reproduction de la perception de tous les jours. Ce qui devait être
représenté, c'était un espace quasi réel où
la distance pouvait être lue, appréciée, déchiffrée
comme lorsque nous regardons nous-mêmes un paysage. Ici, nous entrons
dans un espace pictural où la distance ne se donne plus à voir,
où la profondeur n'est plus objet de perception et où la position
spatiale et l'éloignement des personnages sont simplement donnés
par des signes qui n'ont de sens et de fonction qu'à l'intérieur
de la peinture.

Dans ce tableau, ce qui se joue, ce sont essentiellement des axes horizontaux
et verticaux qui sont la répétition à l'intérieur
de la toile de ces axes horizontaux et verticaux qui forment le cadre même
du tableau. Mais c'est également la reproduction en quelque sorte, dans
le filigrane même de la peinture, de toutes les fibres horizontales et
verticales qui constituent la toile elle-même, dans ce qu'elle a de matériel.
En isolant cette partie, ce quart, ce sixième de la toile, l'enchevêtrement
des bateaux, il y a un jeu presque exclusif d'horizontales et de verticales,
de lignes qui se coupent comme à angles droits. Ces bateaux sont traités
un peu comme dans la série de variations que Mondrian a faites sur l'arbre,
pendant les années 1910-1914, à partir desquelles il a, en même
temps que Kandisky, découvert la peinture abstraite.



Même jeu qui consiste à représenter sur la toile les propriétés même du tissu: l'axe vertical du mât et le banc horizontal redoublent les bords du tableau, mais aussi représentation de vrais tissus avec des lignes horizontales et verticales sur les personnages.
Résumé des précedents:
-- tapisserie de plantes vertes, pas de profondeur.
-- énorme visage trop près pour être vu.
-- jeu de diagonales très courtes, écrasées par les horizontales
et les verticales (le banc, la robe, le parapluie).
Mais il existe une autre façon pour Manet de jouer des propriétés matérielles de la toile, car la toile, c'est bien en effet une surface à horizontales et verticales mais aussi une surface à deux faces, verso/recto.

Les 2 regards sont représentés dans deux directions opposées verso et recto, sans qu'aucun des deux spectacles ne nous soit donné. La toile ne dit au fond que l'invisible.
Le spectateur se trouve en quelque sorte forcé à tourner autour de la toile, le spectacle est invisible au dessus des épaules des personnages.

La profondeur a été supprimée, le fifre semble nulle part. L'éclairage vient de l'extérieur de la toile et plein face comme le prouvent la petite ombre de la main ainsi que celle du pied qui forme une diagonale avec le fourreau.
Deux systèmes discordants et hésitants d'éclairage en profondeur.

Pourquoi ce tableau a-t-il fait scandale ? A la difference de la Vénus du Titien, où la source lumineuse à gauche crée un jeu entre la lumière et la nudité, dans l'Olympia, il n'y a pas ces trois éléments: la nudité, l'éclairage et le spectateur: c'est notre regard qui éclaire l'Olympia. Tout spectateur se trouve ainsi impliqué dans la nudité de la toile .

Combinaison du jeu sur l'espace et l'éclairage, pas de clair-obscur: toute la lumière en avant du tableau, toute l'ombre de l'autre coté. Les trois personnages se tiennent à la limite ombre/lumière, intérieur/extérieur, vie/mort.


Le reflet du miroir est infidèle, il y a distorsion entre ce qui est
représenté dans le miroir et ce qui devrait y être. Trois
systèmes d'incompatibilités:
1. Le peintre doit être ici et là.
2. Il doit y avoir quelqu'un et personne.
3. Il y a un regard descendant et ascendant.
Il est impossible de savoir où le peintre s'est placé et où
nous placer nous-mêmes, rupture avec la peinture classique qui fixe un
lieu précis pour le peintre et le spectateur.
Il s'agit là de la toute dernière technique de Manet: la propriété
du tableau d'être non pas un espace normatif mais un espace par rapport
auquel on peut se déplacer. Le spectateur est mobile devant le tableau
que la lumière frappe de plein fouet, les verticales et horizontales
sont perpétuellement redoublées, la profondeur est supprimée.
Manet n'a pas inventé la peinture non-représentative mais la
peinture-objet dans ses éléments matériels.
D'autres reproduction des tableaux de Manet sont disponible en ligne:
http://commons.wikimedia.org/w/index.php?title=Category:%C3%89douard_Manet&oldid=1653640