Entretien « Vous êtes dangereux »

— Foucault, Michel. « Vous êtes dangereux. » Entretien in Libération, No. 639, 10 juin 1983, p. 20.

Emprisonné pour un vol de huit cent francs, qu'il niait, Roger Knobelspiess bénéficie d'une libération conditionnelle. Arrêté de nouveau pour vol, il est placé dans un quartier de haute sécurité, dont il entreprend la dénonciation. Son combat le rend populaire auprès de journalistes, d'intellectuels et d'artistes. Un comité, dont M. Foucault ne fit pas partie, se constitue pour que son procès soit révisé et demande à M. Foucault de préfacer son livre Q.H.S.: quartier de haute sécurité (Paris, Stock, 1980). Lorsque la gauche arrive au pouvoir, Roger Knobelspiess est rejugé et libéré. Arrêté peu après à l'occasion d'un hold-up, celui qui avait été le symbole de l'iniquité de la justice devient alors la représentation du laxisme de la gauche et de l'irresponsabilité des intellectuels. M. Foucault répond ici à cette campagne.

Pour être surpris, j’ai été surpris. Non par ce qui s’est passé, mais par les réactions, et la physionomie qu’elles ont donnée à l’événement.

Ce qui s’est passé ? Un homme est condamné à quinze ans de prison pour un hold-up. Neuf ans après, la cour d’assises de Rouen déclare que la condamnation de Knobelspiess est manifestement exagérée. Libéré, il vient d’être inculpé à nouveau pour d’autres faits. Et voilà que toute la presse crie à l’erreur, à la duperie, à l’intoxication. Et elle crie contre qui ? Contre ceux qui avaient demandé une justice mieux mesurée, contre ceux qui avaient affirmé que la prison n’était pas de nature à transformer un condamné.

Posons quelques questions simples :

1) Où est l’erreur ? Ceux qui ont essayé de poser sérieusement le problème de la prison le disent depuis des années : la prison a été instaurée pour punir et amender. Elle punit ? Peut-être. Elle amende ? Certainement pas. Ni réinsertion ni formation, mais constitution et renforcement d’un « milieu délinquant ». Qui entre en prison pour vol de quelques milliers de francs a bien plus de chances d’en sortir gangster qu’honnête homme. Le livre de Knobelspiess le montrait bien : prison à l’intérieur de la prison, les quartiers de haute sécurité risquaient de faire des enragés. Knobelspiess l’a dit, nous l’avons dit et il fallait que ce soit connu. Les faits, autant que nous pouvons le savoir, risquent de le confirmer.

2) Qui a été dupé ? Ceux évidemment auxquels on a voulu faire croire qu’un bon séjour en prison pouvait toujours être utile pour redresser un garçon dangereux ou empêcher la récidive d’un délinquant primaire. Ceux également a qui l’on a voulu faire croire que quinze ans de prison infligés à Knobelspiess pour un fait mal établi pourraient être du plus grand profit pour lui et pour les autres. Les gens n’ont pas été dupés par ceux qui veulent qu’une justice soit aussi scrupuleuse que possible, mais par ceux qui promettent que des punitions mal réfléchies assureront la sécurité.

3) Où est l’intoxication ? Soljenitsyne a une phrase superbe et dure : « On aurait dû, dit-il, se méfier de ces leaders politiques qui ont l’habitude d’héroïser leurs prisons. » Il y a toute une littérature de pacotille et un journalisme plat qui pratiquent à la fois l’amour des délinquants et la peur panique de la délinquance. Le truand héros, l’ennemi public, le rebelle indomptable, les anges noirs… On publie sous le nom de grands tueurs ou de gangsters célèbres des livres rewrités – ou plutôt writés – par des éditeurs : et les médias s’en enchantent. La réalité est tout autre : l’univers de la délinquance et de la prison est dur, mesquin, avilissant. L’intoxication ne consiste pas à le dire. Elle consiste à draper cette réalité sous des oripeaux dérisoires. Ces héroïsations ambiguës sont dangereuses, car une société a besoin non pas d’aimer ou de haïr ses criminels, mais de savoir aussi exactement que possible qui elle punit, pourquoi elle punit, comment elle punit et avec quels effets. Elles sont dangereuses aussi car rien n’est plus facile que d’alimenter par ces exaltations troubles un climat de peur et d’insécurité où les violences s’exaspèrent d’un côté comme de l’autre.

4) Où est le courage ? Il est dans le sérieux qu’on apporte à poser et à reposer sans cesse ces problèmes qui sont parmi les plus vieux du monde : ceux de la justice et de la punition. Une justice ne doit jamais oublier combien il est difficile d’être juste et facile d’être injuste, quel travail demande la découverte d’un atome de vérité et combien serait périlleux l’abus de son pouvoir. Ce fut la grandeur des sociétés comme les nôtres : depuis des siècles, à travers discussions, polémiques, erreurs aussi, elles se sont interrogées sur la manière dont la justice doit être dite, c’est-à-dire pratiquée. La justice – je parle là de l’institution – finit par servir le despotisme si ceux qui l’exercent et ceux -là même qu’elle protège n’ont pas le courage de la problématiser. Le travail de l’actuel garde des Sceaux [Robert Badinter] pour repenser le système pénal plus largement qu’il ne l’avait été jusqu’ici est, de ce point de vue, important. En tout cas, les magistrats et les jurés de Rouen ont été fidèles à cette tradition et à cette nécessité lorsqu’ils ont déclaré démesurée la peine infligée à Knobelspiess. Démesurée, donc mauvaise pour tout le monde.

5) Où sont les dangers ? Les dangers sont dans la délinquance. Les dangers sont dans les abus de pouvoir. Et ils sont dans la spirale qui les lie entre eux. Il faut s’en prendre à tout ce qui peut renforcer la délinquance. S’en prendre aussi à tout ce qui, dans la manière de la punir, risque de la renforcer.

Quant à vous, pour qui un crime d’aujourd’hui justifierait une punition d’hier, vous ne savez pas raisonner. Mais pis, vous êtes dangereux pour nous et pour vous-même, si du moins, comme nous, vous ne voulez pas vous trouver un jour sous le coup d’une justice endormie sous ses arbitraires. Vous êtes aussi un danger historique. Car une justice doit toujours s’interroger sur elle-même tout comme une société ne peut vivre que du travail qu’elle exerce sur elle-même et sur ses institutions.

Michel Foucault